Pouvez-vous vous présenter ?
Je me présente : je m’appelle Arthur Hoarau, j’ai 26 ans, je vis à Saint-Louis dans le quartier du Tapage, que vous avez récemment visité pour la rénovation de sa chapelle qui avait pris feu, et je suis fonkézer, slameur, rappeur et auteur.
Vous avez été victime d’un viol lorsque vous étiez plus jeune. Pouvez-vous nous raconter ce qu’il s’est passé et nous parler de votre parcours personnel ?
J’ai été victime d’inceste par un de mes cousins quand j’étais enfant, et j’ai fait ce que l’on appelle une amnésie dissociative, c’est-à-dire que mon cerveau d’enfant a considéré l’information trop violente et a coupé ce souvenir extrêmement douloureux pour moi. Il s’en est suivi 14 ans de souffrance, rythmés par des tentatives de suicide, une grande consommation de drogue et d’alcool pour tenter de soigner le mal-être causé par ce traumatisme, ainsi qu’une certaine mise en danger volontaire de ma part avec les scarifications que j’ai remplacées par des tatouages pour me réapproprier mon corps.
Par la suite, à 23 ans, le souvenir, qui était partiel, est revenu brutalement, accompagné de flashs et, pire, de reviviscences, c’est-à-dire des cauchemars avec l’impression de revivre la scène. Au vu de mes nombreuses tentatives de suicide, j’ai décidé de consulter une psychologue, ce qui n’a pas été simple ici à La Réunion, où certains ont encore des a priori infondés sur les psys, pensant que c’est « pour les fous ».
Grâce à elle, j’ai pu nommer l’inceste que j’ai vécu. Ensuite, j’ai été en clinique psychiatrique au Flamboyant, où j’ai été diagnostiqué avec une grande dépression mélancolique et un syndrome post-traumatique. C’est là que ce livre est né. Son écriture m’accompagnait chaque soir d’insomnie, et encouragé par les infirmiers et le personnel soignant, j’ai écrit mon histoire : j’y raconte mon inceste vécu, ses conséquences, ma vie avec ce traumatisme et, jusqu’à aujourd’hui, l’écriture et la parole comme moyens de guérison.
Aujourd’hui, vous avez écrit un livre sur un sujet encore très tabou. Qu’est-ce qui vous a motivé à le faire ?

Ce livre part d’une histoire triste : je voulais laisser une trace pour ma maman. Par la suite, grâce aux infirmiers, psychologues et à ma famille, j’ai commencé à me sentir mieux et j’ai compris que je n’étais pas la seule victime dans ma famille, ni la seule victime de ma génération. En recherchant, j’ai appris des histoires dignes d’un film d’horreur, dont certaines personnes sont mortes et pour lesquelles on les avait forcées à se taire. En clinique, j’ai aussi compris que les traumatismes transgénérationnels sont liés au silence et que l’histoire se perpétue ainsi.
Je me suis dit : « Si j’ai ce don pour la parole et l’écriture, ce n’était pas pour rien. » D’où le titre du livre. En août dernier, j’ai remporté un concours de poésie organisé par les espaces culturels Leclerc, ce qui m’a permis de rencontrer l’autrice péi Tia Ferry, qui m’a guidé dans mon choix d’auto-édition et m’a accompagné dans ce monde nouveau pour moi.
Comment vous reconstruisez-vous aujourd’hui ?
Aujourd’hui, je me reconstruis avec les mots. Je vais être père, ce qui me pousse encore plus à continuer cette cause noble. Je suis micro-entrepreneur et, avec cette entreprise, je continue à parler aux jeunes et à animer des ateliers d’écriture, pas seulement sur l’inceste, mais pour donner la parole à ceux qu’on n’écoute pas. Voir que mes proches sont fiers de moi, surtout ma grand-mère qui a cru en moi et constate les dégâts causés par le silence, me rend fier.
Auriez-vous un message à adresser aux victimes, malheureusement encore très nombreuses ?
À La Réunion, le nombre de victimes est énorme. Je sais que certains ont besoin de se reconstruire dans le silence, mais d’autres en ont marre de ce silence, qui fait énormément de bruit à l’intérieur. Je veux leur dire : vous êtes des survivants et il y a toujours quelqu’un de confiance à qui parler. Même si cette personne n’apporte pas forcément de solution, se sentir écouté et entendu est déjà un pas énorme vers la guérison. Ne pas hésiter à se faire prendre en charge pour sa santé mentale est très important. Je vous crois et je vous aime !
Y a-t-il d’autres éléments que vous souhaiteriez partager ?
Je tiens à remercier mes parents, mon frère, ma copine et tout le personnel soignant, qui font un métier difficile tous les jours. Je remercie aussi toutes les personnes qui m’ont soutenu et accompagné, dont mon coach sportif Didier Gauvin et le président de l’association KFA, Willy Incana. Je serai en dédicace le 20 septembre à la galerie Les Terrasses à Saint-Joseph, le 4 octobre à Sainte-Marie, et en octobre au salon du livre Athena. Je remercie également l’association Mon P’tit Loup avec qui nous avons de beaux projets en cours, et merci à vous, Antenne Réunion.